Nouvel OBS – Face à la fermeture des marchés, primeurs, bouchers, et fromagers se mettent à la vente en ligne.

Nouvel OBS - Face à la fermeture des marchés, primeurs, bouchers, et fromagers se mettent à la vente en ligne.
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Quand les consommateurs sont confinés et les marchés fermés, la vente en ligne, le « click and collect » et la livraison à domicile offrent des débouchés aux petits commerçants. Ce n’est pas forcément la crise du Covid-19 qui les a motivés. Mais avec des consommateurs confinés et, depuis ce 24 mars, les marchés fermés, les commerçants de proximité qui ont fait le choix de la vente en ligne peuvent s’en féliciter. « Je faisais 30 commandes par semaine avant la crise, là je suis à 60, juste pour mercredi et jeudi », s’enthousiasme Rémi Langlois. « C’est 300 % de commandes en plus ». Le commerçant, 32 ans, tient le magasin de « multifrais » (fruits, légumes, fromage…) Natur’Halles, à Cosnes-et-Romain dans le Grand Est, et s’est lancé dans l’e-commerce en faisant de la publicité sur Facebook. L’été dernier, il est passé à la vitesse supérieure : il a intégré une plateforme dédiée, Rapidle, qui permet à ses clients de commander les produits en ligne et de les récupérer soit sur place, soit en livraison à domicile. Depuis un mois que le Covid-19 sévit dans son département, Rémi Langlois ne travaille quasiment plus qu’ainsi : il a fermé son magasin, rapatrié toutes ses marchandises dans l’entrée et installé une zone de retrait rapide sur le côté de la devanture. « C’est mon Fort Alamo », s’amuse-t-il. Le moment est-il venu pour les commerçants de numériser leur activité ? Le gouvernement en a caressé l’idée dès l’annonce des premières mesures de confinement. La fermeture des marchés, qui représentent la moitié des débouchés des filières agricoles françaises, pourrait jouer le rôle de l’étincelle.

« Il y a 5 000 marchés en France. S’ils ne peuvent plus ouvrir, il va falloir que les acteurs de ces lieux de consommation bougent pour s’assurer des débouchés », observe Dominique Chargé, président de la Coopération agricole, qui fédère les 2 400 coopératives agricoles de France. Parmi les pistes explorées, l’une d’elles se démarque à ses yeux : « le mode drive ».

« Il a déjà été mis en place dans de nombreuses coopératives, à destination des agriculteurs qui viennent se fournir en alimentation animale, et des consommateurs. Cela fonctionne bien. »
Le succès du e-commerce dans la grande distribution, qui a progressé quatre fois plus vite que les magasins physiques la première semaine de mars, aussi bien pour les drives (+29 %) que pour la livraison à domicile (+72 %), fera-t-il école ?

« Façon drive-in » « Dès le week-end dernier, on a vu que passée la folie des premiers jours, la fréquentation baissait sur les marchés, quasiment de moitié », raconte Pascal Dujols, administrateur de la fédération de primeurs Saveurs Commerce et lui-même primeur sur les marchés de Toulouse (Saint-Aubin le dimanche, Faubourg Bonnefoy le mardi, Saint-Jean le samedi). « Alors on a demandé à nos clients leurs adresses électroniques pour qu’ils puissent passer commande par mail. »
Recontactées ce mardi, une quarantaine de personnes se sont montrées intéressées – et parmi elles, « beaucoup que nous ne connaissons pas ». Elles recevront une fiche de produits disponibles, établie par Pascal Dujols et ses fournisseurs, à renvoyer d’ici jeudi midi, pour une récupération ce week-end. Comment ?
« Si les marchés de Toulouse ne sont pas maintenus, on livrera à domicile avec nos propres véhicules. S’ils sont maintenus, les clients viendront les chercher sur place. On s’organisera pour déposer les caisses dans leurs coffres ou leurs chariots. Façon drive-in. »
Marché de Saint-Jean, le dimanche 22 mars 2020. S’il est maintenu, il fonctionnera « façon drive-in ».
Marché de Saint-Jean, le dimanche 22 mars 2020. S’il est maintenu, il fonctionnera « façon drive-in ».
Ce fonctionnement a déjà été mis en place le week-end dernier sur le marché de Talensac à Nantes. Mais l’opération demande du personnel… Y aura-t-il des volontaires ? « Nous venons de mettre en place la possibilité pour des Français d’apporter leur aide sur l’ensemble de la chaîne alimentaire », annonce Dominique Chargé. Nom de la plateforme : Des bras pour ton assiette.
« On a besoin d’aide pour la récolte de la saison, fraises et asperges notamment en l’absence de main-d’œuvre étrangère, dans les entreprises de conditionnement et pour la remise des commandes. »

Les prestataires qui proposent aux commerçants de proximité de rejoindre leurs plateformes d’e-commerce rivalisent d’offres. Rakuten et Fnac-Darty offrent trois mois d’abonnement aux nouveaux vendeurs, Teekers devient gratuit pendant six mois… Et en face, les commerçants se renseignent activement. La plateforme Ollca, implantée dans 17 villes de France, constate depuis deux mois une augmentation des visites des consommateurs, du panier moyen et une demande d’adhésion forte de la part des commerces de proximité. Idem pour la plateforme Rapidle. Steeve Broutin, qui a fondé l’entreprise en 2016, n’avait jamais vécu cela :

« Nous avons enregistré un boom de demandes d’adhésion depuis vendredi dernier, avec 40 demandes par jour au lieu de deux ou trois habituellement. Pour les commerçants, c’est un moyen de faire face à la grande distribution et de faciliter l’écoulement des stocks. »
Les demandes lui proviennent de partout en France, et de tous types de boutiques. Avant l’annonce de la fermeture des marchés, les commerces les plus demandeurs depuis le début de la crise sanitaire étaient, dans l’ordre, les pharmacies, les boucheries, les boulangeries et les primeurs.

François Chombart, boucher à Hazebrouck (Hauts-de-France) est passé sur Rapidle en novembre dernier :
« J’ai plus de vingt commandes par jour via internet. En temps normal, la plateforme permet de toucher une clientèle nouvelle et de faire de gagner du temps aux fidèles, qui peuvent couper la file d’attente du samedi matin et récupérer leur commande tout de suite. Avec le Covid-19, ce service est encore plus important. 95 % des clients qui viennent ces jours-ci ont commandé par Rapidle, par mail ou par téléphone. »
Face à cette envolée de l’activité, Steeve Broutin a réduit le montant de l’abonnement de 220 euros mensuels à 169 euros – il donne droit à un équipement (tablette et imprimante), une formation et une hotline 7 J/24. L’entrepreneur fait aussi plancher ses équipes sur solution pour accueillir les librairies et leurs 15 000 références, et pour élaborer un système d’alerte SMS qui permettrait de réduire le temps de mise en place du service. L’entreprise, qui a réalisé 3,6 millions de chiffre d’affaires en 2019, table sur 6 millions en 2020. « De nombreux clients demandent à être livrés. C’est peut-être un nouveau modèle qui se met en place », observe Pascal Dujols. « Mais une chose est sûr : même si Amazon propose un service pour les petits commerçants, moi je n’irai pas chez les Gafa ! »


Morgane Bertrand – Le Nouvel OBS

Publié le 25 mars 2020 à 13h01 Mis à jour le 25 mars 2020 à 14h27

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